Pour son ami Charles le 5 mars 1960

 

Dieu qu’il est difficile, ami, en ce bas monde

De plaire ou de déplaire à chacun à la ronde.

Dieu qu’il est difficile, aussi hélas de louer

Pour une chose qui pourrait vous être allouée.

Tout cela vois-tu, pour dire en peu de mots

Qu’écrire que tu vieillis équivaudrait ma foi,

A moins que je ne fusse le plus fieffé des sots,

A avouer que je tire aussi vers la vieille noix.

Mais par le même système si je trouve plus charmants

Les hommes à mesure que s’accumulent les ans,

Je serais obligé tout en étant sérieux,

De dire qu’après nous, on n’a rien fait de mieux.

A quoi bon tout cela même si c’était vrai

Je me demande un peu qui donc le croirait.

Pourtant quarante cinq ans c’est encore le bel âge

C’est celui de la preuve «par neuf» et c’est dommage

Que ce chiffre divisible et par cinq et par trois

Fasse que nos quinze ans soient multipliés par trois.

C’est sous le signe de «quinze» hélas que nous naquîmes,

Et c’est en quarante cinq aussi que nous vainquîmes.

Mais pour toi seulement si je le multiplie,

Il se trouve qu’en kilos je trouve quatre vingt dix.

Et il faudrait encore ajouter deux enfants

Pour diviser par cinq un chiffre aussi charmant.

Ils étaient aussi, dit-on sous Charles neuf,

Quarante cinq pour tuer et saigner comme un bœuf,

Un certain Duc de Guise dont les propos narquois

Avaient un certain soir indisposé le roi.

C‘est sur ce propos bien triste, ami, que je te quitte:

Il faut se résigner la vie passe si vite,

C’est à nous de savoir un peu en profiter,

Et c’est là tout le mal que je viens te souhaiter.

Marcel Geffroy

20 Novembre 1915

12 Mars 2002